
La musique instrumentale de Bach possède son ethos propre ; elle porte, intuitivement exposé, plus clairement parfois que dans ses œuvres vocales, le sentiment que la parole y développe. La musique parle, et ce qu’elle ne dit pas, elle le chante.
La transcription, un écart merveilleux
Lorsque le peintre dessine une orange dans une teinte très éloignée de sa nature, ni orange ni verte, mais à l’aide, par exemple, de plusieurs nuances de bleu, il n‘ignore pas que, ce faisant, il permet au fruit de s’émanciper de la Nature morte sous la forme de laquelle il reposait. Il sait aussi que l’alchimie des couleurs opère très tôt une sorte de digression onirique chez le regardeur. Car s’il est observateur, celui-ci comprend l’écart de l’artiste non comme l’aboutissement fantaisiste de son imagination, mais comme une invitation à voir autre chose que ce qu’il voit. Une Terre, soudain, s’offre à ses yeux, avec ses continents et ses mers, ses anfractuosités presque noires et ses azurs inouïs.
La couleur, parfois, est celle aussi des mots. Qui change selon la manière dont ils sont dits. Une phrase, un vers, dits à haute voix, deviennent mélodies, ils ne sont plus seulement porteurs d’un sens mais véhicules d’une émotion. Et quand il n’y a plus de mots, seuls nous parlent les sons. Leur combinaison permet d’ajouter à la compréhension analytique d’une forme une dimension sensible qui échappe à toute spéculation. Car comprendre, c’est sentir. Sans nécessairement savoir.
Transcrire, c’est faire entendre un chant par le grain d’autres voix, également singulières, des voix qui, avec leur timbre propre, colorent le texte musical de nuances et de phonèmes différents de ceux initialement choisis par le compositeur.
Grâce à l’altération à la fois légère et profonde que suppose l’exercice de transcription, celui qui l’utilise devient alors le découvreur de nouveaux sens, invitant l’auditeur à saisir autrement une musique qu’il connaissait déjà.
La plupart des compositeurs ont utilisé le même matériau musical pour différentes œuvres de leur catalogue, l’adaptant à l’idiome propre des voix ou des instruments auxquels ils le destinaient. J.S. Bach est un spécialiste du genre, qui fait souvent résonner ses phrases de réminiscences d’autres timbres.
C’est ainsi que les sonates BWV 525 et BWV 527 ainsi que le trio BWV 582 ont été conçus initialement pour l’orgue. Ici, la flûte joue la partie de main droite du clavier, tandis que le clavecin s'empare des deux autres voix.
Quand on appose à ces textes sans mots un autre timbre, une autre articulation, alors elle dit autre chose encore que ce qu’elle dit ou que ce qu’elle chante.
Si les transcriptions de ce programme se nourrissent d’un renoncement assumé à une certaine idée de ce qu’est la pureté de l’interprétation musicale, elles ne s’éloignent de la lettre de l’œuvre que pour en mieux révéler (et révérer) l’esprit.
Notre souhait le plus vif serait que ce que perdent ces pièces en authenticité, elles le recouvrent par l’enthousiasme, la ferveur et l’amour qui nous ont guidés tout au long de ce travail. Tant il est vrai que la raison, souvent, se désole d’avoir eu raison contre le cœur.
● Les Curiosités esthétiques
● Jean-Pierre Pinet, traverso
● Brigitte Tramier, clavecin
// Programme //
J.S. Bach, Sonate en sol majeur d'après BWV 525 : Moderato - Adagio - Allegro
J.S. Bach, Trio en ré mineur d'après BWV 582
J.S. Bach, Sonate en ré mineur d'après BWV 527 : Andante - Adagio – Allegro.
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